
Aimer deux personnes n’est peut-être pas le problème. Leur mentir l’est.
Dans Tricheur, Marine raconte une histoire dont les rôles semblent distribués dès le titre.
Il y a celui qui triche. Celle à qui il promet une histoire. Et l’autre.
Les bouquets existent en double. Les traces doivent être effacées. Les soupçons sont retournés contre celle qui les éprouve. Deux histoires avancent parallèlement, jusqu’au moment où elles finissent par se rencontrer.
Le titre a déjà prononcé son verdict : Tricheur.
Marine elle-même invite pourtant à regarder au-delà du procès d’une personne. À NRJ, le jour de la sortie du titre, elle explique ne pas être dans l’envie « d’accuser quelqu’un », mais viser plutôt un comportement. Elle souhaite que les femmes comme les hommes ayant vécu cette situation puissent s’y reconnaître.
Alors faisons exactement cela.
Ne cherchons pas qui serait le tricheur. Ne cherchons pas davantage à reconstituer une histoire privée derrière la chanson.
Prenons le comportement et posons une question beaucoup plus dérangeante :
Et s’il les aimait réellement toutes les deux ?
La question n’excuse rien.
Elle oblige simplement à distinguer deux choses : ce que nous ressentons et ce que nous décidons d’en faire.
Peut-on aimer deux personnes à la fois ?
Notre imaginaire amoureux aime les choix.
Trouver la personne. Rencontrer l’âme sœur. Savoir que c’est elle. Et, dans quantité de récits romantiques, l’apparition du véritable amour résout presque mécaniquement les autres possibilités.
La réalité humaine est moins ordonnée.
Un attachement ancien peut coexister avec un sentiment nouveau. Une relation peut porter quinze années de souvenirs, une famille, des habitudes et une intimité irremplaçable quand une autre apporte une complicité différente, du désir ou simplement une autre manière de se sentir vivant.
Et ces deux relations n’ont aucune raison d’être identiques.
Les recherches consacrées aux relations comportant plusieurs partenaires montrent précisément que deux relations simultanées peuvent différer par l’engagement, l’investissement, la sexualité ou la satisfaction qu’elles procurent.
Aimer deux personnes ne signifie donc pas nécessairement aimer deux fois de la même façon.
Et demander : « Mais laquelle aimes-tu vraiment ? » contient peut-être déjà une hypothèse discutable : si deux sentiments existent, l’un des deux devrait nécessairement être faux.
La question scientifique est beaucoup moins tranchée.
Sommes-nous naturellement monogames ?
Voilà une question à laquelle on aimerait répondre par oui ou par non.
Les anthropologues sont beaucoup plus prudents.
Les humains forment des liens de couple durables particulièrement importants. Mais les sociétés humaines connaissent ou ont connu des systèmes monogames, polygynes — un homme et plusieurs épouses — et, beaucoup plus rarement, polyandres — une femme et plusieurs époux.
La grande revue de Ryan Schacht et Karen Kramer consacrée à la question conclut qu’il reste difficile d’identifier un système d’accouplement unique caractéristique de l’espèce humaine. Elle constate simultanément quelque chose d’essentiel : le lien de couple est extrêmement répandu chez l’humain.
Un chiffre est souvent spectaculaire : dans l’échantillon interculturel étudié par les chercheurs, la polygynie est socialement autorisée dans près de 85 % des sociétés.
Mais il est très facile de lui faire dire quelque chose qu’il ne dit pas.
Même dans beaucoup de ces sociétés autorisant plusieurs épouses, la majorité des mariages effectivement observés sont monogames. Les auteurs considèrent finalement la monogamie sérielle comme une forme particulièrement courante de l’organisation humaine du couple.
Nous ne sommes donc probablement ni simplement « faits pour un seul partenaire », ni simplement « faits pour plusieurs ».
L’être humain semble particulièrement capable de former un lien privilégié et durable. Cela ne rend pas les autres attachements impossibles.
Pourquoi avons-nous alors construit le couple à deux ?
Parce qu’un couple n’est pas seulement une histoire d’amour.
Il organise aussi — ou a longtemps organisé — la filiation, les enfants, le patrimoine, la propriété, le travail, les alliances entre familles et la transmission entre générations.
Les sociétés ont transformé ces relations privées en institutions. Puis le droit, les traditions et les religions leur ont donné des règles.
Notre couple occidental contemporain en est l’héritier, tout en lui demandant quelque chose d’assez extraordinaire : être également une grande histoire d’amour.
Une seule personne peut alors devenir à la fois l’amant, le confident, le meilleur ami, le parent de nos enfants, le partenaire économique, le compagnon du quotidien et celui avec lequel nous imaginons vieillir.
Cela ne démontre pas que la monogamie serait artificielle. Au contraire.
Cela montre que biologie, sentiments, histoire et culture se sont entremêlés au point qu’il devient difficile de séparer ce qui relève de chacun.
Polygynie, polyandrie : l’humanité a essayé autre chose
Changer de continent ou d’époque suffit à ébranler certaines évidences.
La polygynie a été admise dans de très nombreuses sociétés. La polyandrie est beaucoup plus rare mais elle existe également. La littérature anthropologique documente donc plusieurs manières d’organiser socialement le couple.
Il serait pourtant absurde de transformer cela en concours entre modèles.
La polygynie traditionnelle n’est pas le polyamour contemporain. Elle s’inscrit souvent dans des systèmes économiques, familiaux et sociaux où hommes et femmes ne disposent pas des mêmes possibilités.
Ce que les humains ressentent et la manière dont une société les autorise à organiser leurs relations sont deux choses différentes.
Un pas de côté — Du côté du pigeonnier
Dans le Nord de la France et en Belgique, la colombophilie dépasse largement le simple loisir. Elle appartient à une histoire populaire, familiale et ouvrière.
Et les colombophiles connaissent empiriquement depuis très longtemps la puissance de certains attachements du pigeon voyageur. Au point de les utiliser dans la compétition.
Le jeu au veuvage consiste à exploiter l’attachement du pigeon — traditionnellement le mâle — à sa case et à son conjoint. Celui-ci est tenu éloigné pendant la semaine et peut être présenté avant le départ, retrouvé seulement au retour, ou les deux.
Le jeu au naturel repose sur une autre logique. Le couple poursuit son cycle de reproduction et le colombophile choisit le moment où l’attachement au conjoint, au nid ou aux jeunes constitue une motivation particulièrement forte.
Ce n’est pas une interprétation romantique de colombophile : ce sont bien les mécanismes décrits dans la documentation de la Fédération colombophile française.
N’allons évidemment pas demander au pigeon de résoudre nos histoires sentimentales.
Mais ce détour a une petite vertu : il rappelle que même lorsque nous parlons d’attachement, nous pouvons désigner plusieurs liens.
Le partenaire. Le nid. Les petits. Le territoire.
Des liens différents peuvent être simultanément puissants.
Une petite histoire de pigeons, donc. Pas une théorie de l’amour.
Trois personnes
Revenons à Tricheur.
Imaginons A, B et C.
A aime B. A aime également C.
B connaît l’existence de C. C connaît celle de B.
Chacun dispose de la même information essentielle.
Cela ne signifie pas que tout sera facile. Il peut y avoir de la jalousie. Des règles. Des déséquilibres. De la souffrance. Une relation peut devenir plus importante qu’une autre. L’un des trois peut finalement ne plus supporter cette organisation.
Mais chacun peut décider.
C’est notamment ce qui distingue fondamentalement les différentes formes de non-monogamie consensuelle de l’infidélité.
Maintenant, changeons une seule chose.
A aime B et C. Mais B ignore l’existence de C. Et peut-être C ignore-t-elle celle de B.
Il y a toujours trois personnes.
Pourtant, ce n’est plus du tout la même histoire.
Le problème n’est peut-être pas d’être trois
Une personne connaît désormais toute la situation.
Elle sait ce qu’elle dit à B. Elle sait ce qu’elle dit à C. Elle connaît les deux relations et peut anticiper ce qui arriverait si elles se rencontraient.
B, elle, prend ses décisions à partir de ce qu’elle croit être sa relation. C également.
C’est ici que la question morale se déplace.
Le mensonge ne consiste plus simplement à cacher que l’on a embrassé ou couché avec quelqu’un d’autre.
Il modifie la réalité à partir de laquelle l’autre prend ses propres décisions.
Continuer la relation. S’engager davantage. Habiter ensemble. Faire confiance. Partir.
Tout cela dépend d’informations que l’un des partenaires possède et que l’autre n’a pas.
C’est exactement ce que raconte notre miroir dans le visuel du dossier.
Devant le miroir, un homme seul. Dans le miroir, trois personnes.
Il est le seul à voir toute l’image.
Aimer deux personnes n’est peut-être pas le problème. Leur mentir l’est.
Supposons qu’il les aime effectivement toutes les deux.
Cela rend-il le mensonge acceptable ? Non.
Mais cela permet de comprendre pourquoi la situation est peut-être plus complexe qu’un simple choix entre « celle qu’il aime » et « celle avec laquelle il trompe celle qu’il aime ».
Les deux histoires peuvent avoir une réalité. Le sentiment n’est pas nécessairement la faute.
Ce que l’on fait de ce sentiment relève en revanche de notre responsabilité.
On peut ressentir sans agir. Agir et le dire. Agir et le cacher. Proposer une autre organisation du couple. Ou quitter une relation parce qu’on ne peut plus respecter la promesse sur laquelle elle repose.
Ce sont des décisions. Et elles ont des conséquences pour les autres.
Dire la vérité ne résout pas tout
Il faut aller jusqu’au bout du raisonnement.
Imaginons maintenant que A dise à B : Je t’aime. Mais j’aime également C.
Il vient de supprimer le mensonge. Il n’a pas supprimé le problème.
B peut entendre cette vérité et souffrir. Elle peut la comprendre sans pouvoir l’accepter.
Elle peut répondre : Je crois que tu nous aimes toutes les deux. Mais moi, je ne veux pas vivre ainsi.
Et partir.
Cette décision est tout aussi légitime.
Parce que reconnaître à quelqu’un la possibilité d’aimer deux personnes n’oblige personne à accepter de partager celui ou celle qu’il aime.
La transparence ne garantit donc pas une fin heureuse.
Elle rend à chacun la possibilité de choisir.
Et si « Tricheur » parlait finalement de liberté ?
C’est peut-être là que le titre prend une autre dimension.
Le tricheur n’est pas nécessairement celui qui éprouve quelque chose qu’il n’aurait pas dû ressentir.
Il est celui qui change les règles sans prévenir celui avec lequel il joue.
Et cette lecture rejoint les propres mots de Marine : elle ne dit pas avoir écrit une chanson destinée à désigner publiquement un coupable. Elle parle d’un comportement et souhaite que ceux qui ont vécu une situation semblable puissent s’y reconnaître.
C’est exactement là que CFO peut s’arrêter.
Pas dans la chambre des protagonistes supposés. Pas dans la recherche d’un nom. Mais devant une question qui nous concerne beaucoup plus largement.
Entre les lignes
Peut-on aimer deux personnes à la fois ?
Peut-être.
Et cette réponse n’est ni une défense de l’infidélité, ni un plaidoyer contre la monogamie, ni une promotion du polyamour.
Elle accepte simplement une possibilité : nos sentiments peuvent être plus désordonnés que les règles que nous avons choisies pour organiser notre vie.
Ces règles ont pourtant une importance considérable. Parce qu’elles sont partagées avec quelqu’un d’autre.
On ne choisit pas toujours qui l’on aime.
On choisit ce que l’on fait de cet amour.
Et l’autre doit rester libre de choisir ce qu’il veut en faire, lui aussi.
Aimer deux personnes n’est peut-être pas le problème. Leur mentir l’est.
Dire la vérité ne garantit pourtant ni le pardon, ni l’acceptation, ni la continuation de l’histoire.
Elle rend simplement à chacun sa liberté.
Car le problème n’est peut-être pas d’être trois.
Le problème commence lorsque l’un des trois est le seul à savoir qu’ils sont trois.