
À partir de Dalida, chanson intime de Cœur maladroit inspirée par sa grand-mère, Marine raconte ce que la maladie d’Alzheimer transforme dans les souvenirs partagés. Une histoire personnelle qui ouvre sur une question beaucoup plus large : que devient notre mémoire lorsqu’une personne que nous aimons commence à oublier ?
Ce dossier part de cette histoire singulière avant d’aller vers la maladie elle-même et la réalité des proches aidants. L’ordre compte : une maladie n’efface jamais la personne qui la vit. L’intelligence commence ici par maintenir ensemble les faits, ce que l’on sait réellement et la dignité d’un lien familial.
Avant la maladie d’Alzheimer, il y a une petite fille et sa grand-mère.
Une cuisine.
Marine a raconté que c’est chez sa grand-mère maternelle qu’elle a commencé à chanter. Petite, elle utilisait un fouet de pâtisserie comme micro. Bien avant les studios, la Star Academy ou les Zéniths, il y avait donc cette cuisine et cette grand-mère devant laquelle elle chantait.[1]
Il y a aussi d’autres souvenirs.
Sa grand-mère était bénévole aux Restos du Cœur à Saint-Nicolas-lez-Arras. Marine l’accompagnait parfois : collectes dans les supermarchés, distributions, fêtes de Noël pour les enfants. En février 2026, lorsqu’elle raconte ces moments, Marine ajoute une phrase beaucoup plus difficile : elle a essayé récemment d’en reparler avec sa grand-mère, mais ces souvenirs sont désormais devenus vagues pour elle.[2]
Toutes ces choses semblent minuscules.
C’est justement pour cela qu’elles comptent.
Car une vie commune n’est pas seulement faite des grands événements dont on conserve les photographies. Elle est aussi constituée d’une chanson entendue cent fois, d’un fouet transformé en micro, d’une après-midi passée à distribuer des colis.
Et un jour, certaines de ces évidences commencent à ne plus l’être.
« Qu’est-ce qu’elle devient, Dalida ? »
Marine a raconté le moment qui a donné son titre à la chanson.
Lors d’un repas de famille, sa grand-mère, atteinte de la maladie d’Alzheimer et admiratrice de Dalida, écoute la chanteuse avec eux. Elle demande alors très sérieusement pourquoi on ne l’entend plus et ce qu’elle devient.
Marine n’ose pas lui répondre que Dalida est morte.[3]
L’anecdote pourrait presque prêter à sourire. Mais derrière elle apparaît autre chose.
Ce n’est probablement pas le moment où la maladie commence. Ce n’est pas davantage un résumé de ce qu’est Alzheimer.
C’est simplement l’un de ces instants où, pour un proche, la maladie devient soudain visible dans la vie ordinaire.
Quelque chose que deux personnes pensaient savoir ensemble ne l’est plus tout à fait.
Le monde commun commence imperceptiblement à se décaler.
Le cerf-volant
Marine trouve dans la chanson une image d’une simplicité presque enfantine :
« Il s’est froissé ton cerf-volant. »[4]
Quelques mots seulement.
Un cerf-volant ne disparaît pas. Il est encore là. On reconnaît sa forme, ses couleurs. On sait ce qu’il était et ce qu’il devrait pouvoir faire.
Mais quelque chose s’est froissé.
Il ne répond plus tout à fait de la même manière au vent.
C’est une lecture de la chanson, pas une définition médicale de la maladie.
Mais elle permet de comprendre pourquoi Dalida touche au-delà de son histoire particulière. Marine ne raconte pas une disparition soudaine. Elle raconte une personne toujours présente, au milieu de souvenirs qui, eux, deviennent plus difficiles à retrouver.
Des souvenirs d’avant et des souvenirs de maintenant
Marine ne voulait d’abord pas écrire cette chanson.
Elle explique que Dalida a été ajoutée tardivement à Cœur maladroit, qu’elle ne souhaitait initialement pas aborder ce sujet et qu’il s’agit du titre le plus intime de l’album, mais aussi de l’un des plus difficiles à écrire et à chanter.[5]
La chanson confronte alors deux temps.
Il y a avant : la cuisine, les chansons, les habitudes, les moments vécus ensemble.
Et il y a maintenant : ces mêmes souvenirs, mais dont Marine et sa grand-mère ne disposent plus de la même manière.
Marine en conserve certains avec précision. Pour sa grand-mère, certains sont devenus plus difficiles à retrouver.
La chanson devient alors non pas un remède contre l’oubli, mais la trace laissée par celle qui se souvient.
Se souvenir pour deux
C’est peut-être ce qu’il y a de plus difficile dans la place d’un proche.
Les souvenirs familiaux sont normalement partagés. Ils peuvent être racontés à deux. L’un commence une anecdote, l’autre la termine. On n’est pas d’accord sur un détail. On se rappelle une personne, une odeur, une phrase. Une mémoire corrige ou complète l’autre.
Puis cet équilibre change.
Certains souvenirs restent très précis pour l’un et deviennent incertains pour l’autre.
Perdre un souvenir n’est alors jamais seulement perdre une information. Lorsqu’il s’agit d’un souvenir personnel, c’est aussi une petite partie de l’histoire que deux personnes pouvaient auparavant raconter ensemble.
Dans Dalida, Marine le dit en quelques mots :
« Je me souviendrai pour nous deux. »[4]
Alzheimer : quand oublier n’est plus simplement oublier
La maladie d’Alzheimer n’est pas un simple vieillissement de la mémoire.
C’est une maladie neurodégénérative progressive. La dégénérescence des neurones débute le plus souvent dans l’hippocampe, une région essentielle à la mémoire, avant de s’étendre progressivement à d’autres parties du cerveau.[6]
Les troubles de la mémoire récente sont parmi ses manifestations les plus connues, mais la maladie ne touche pas uniquement les souvenirs. Au cours de son évolution peuvent également apparaître des difficultés d’orientation dans le temps et l’espace, de raisonnement, de planification ou d’autres fonctions cognitives. L’autonomie peut progressivement être affectée.[6]
Et surtout, toutes les mémoires ne disparaissent ni au même moment ni de la même façon.
C’est ce qui rend parfois la maladie si déroutante pour l’entourage : une personne peut oublier un événement récent et conserver un souvenir beaucoup plus ancien ; ne plus retrouver une information et rester pourtant sensible à une voix ou à une présence familière.
Ces situations ne permettent jamais, à elles seules, de mesurer l’évolution d’une maladie. Elles rappellent simplement que la mémoire humaine n’est pas un bloc unique que l’on posséderait entièrement avant de le perdre entièrement après.
« Elle reconnaît toujours ma voix »
Il reste pourtant une autre scène.
Une fois Dalida enregistrée, la mère de Marine fait écouter la chanson à sa grand-mère.
Marine raconte que celle-ci reconnaît encore sa voix. Elle trouve qu’elle chante bien. Puis, à la fin du morceau, revient encore Dalida.[5]
Pour Marine, « la boucle était bouclée ».[5]
Cette scène est bouleversante. Elle n’a pas besoin d’être transformée en démonstration : à cet instant précis, quelque chose du lien reste reconnaissable.
Ce qu’Alzheimer change aussi chez ceux qui se souviennent
La maladie touche une personne.
Mais elle transforme une famille.
Elle modifie progressivement les rôles, les habitudes, les conversations et parfois la manière même de vivre ensemble.
Celui qui accompagne devient aussi celui qui rappelle. Celui qui organise. Celui qui surveille. Celui qui répète. Et souvent celui qui conserve une partie de la mémoire familiale devenue moins accessible à l’autre.
C’est pourquoi l’accompagnement ne peut pas concerner uniquement la personne malade.
La Haute Autorité de Santé souligne les conséquences que l’aidance peut avoir sur de nombreuses dimensions de la vie et insiste sur la nécessité de repérer les difficultés des aidants et de leur proposer des solutions de répit adaptées.[7]
Le proche n’est pas un soignant professionnel.
Il reste une fille. Un mari. Un frère. Une petite-fille.
Et cette place-là doit aussi pouvoir continuer d’exister.
Quand le cerf-volant se froisse
C’est finalement peut-être pour cela que Dalida est une chanson profondément triste sans être une chanson désespérée.
La grand-mère de Marine est toujours là.
Marine continue de lui parler. Elle continue de chanter. Elles continuent d’avoir une histoire.
Simplement, cette histoire ne leur appartient plus exactement de la même manière.
Marine conserve le souvenir d’une cuisine.
D’un fouet transformé en micro.
Des Restos du Cœur.
D’un repas de famille.
D’une question sur Dalida.
Et maintenant celui de sa grand-mère reconnaissant encore sa voix.
Elle ne peut pas empêcher certains souvenirs de s’effacer.
Elle peut en revanche continuer à les porter.
Les raconter.
Et en transmettre quelque chose.
Le cerf-volant s’est froissé.
Mais le fil est toujours là.
Sources et références
- [1] TF1 Info, « Je n’aimerais pas trop revenir à il y a un an » : le portrait de Marine dans Sept à Huit — souvenir de la cuisine de sa grand-mère, du fouet utilisé comme micro et reconnaissance de sa voix.
- [2] TF1 Info, « Ma grand-mère était bénévole aux Restos du Cœur » — souvenirs des collectes, distributions et fêtes de Noël à Saint-Nicolas-lez-Arras.
- [3] RTL2, Marine en live et en interview dans Le Drive RTL2 — récit du repas familial et de la question de sa grand-mère à propos de Dalida.
- [4] Paroles.net, paroles de Dalida — source des deux très courts extraits cités dans le dossier.
- [5] Charts in France, interview de Marine autour de Cœur maladroit, complétée par l’article consacré à Dalida — écriture tardive et intime du titre, réaction de sa grand-mère après écoute.
- [6] Inserm, « Maladie d’Alzheimer » — mécanismes neurodégénératifs, rôle de l’hippocampe et évolution des fonctions cognitives.
- [7] Haute Autorité de Santé, « Répit des aidants » — repérage des difficultés liées à l’aidance et accompagnement vers des solutions de répit.
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